LARMES
Des larmes, des larmes, des larmes
On se noie dans les larmes
Des larmes sur l’oreiller
Des pleurs sur les mouchoirs
Sur le marbre, comme sur des joues
Les larmes rampent
Laisse-moi
Ton fils est mort
Mais c’était aussi mon fils
Tu n’arrêtais pas de lui dire
«On mort comme celui-là, c’est celui-là
Qui n’a pas de patrie.»
Un mort comme celui-là
Pourquoi vis-tu encore
Depuis que tu as perdu ta patrie
Tu es mort.
Tu es devenu un sol sans terre
J’étais un figuier desséché
Et ils étaient la mousson hurlante
Jetant la peur sur les chemins
J’aspirais aux ténèbres
Et ils étaient les étoiles
Souriant derrière les nuages
J’étais la verge nue
Et ils étaient le feu
Dansant dans le désert
J’étais le mouton
Et ils étaient l’homme à viande
Aiguisant ses couteaux sur les pierres promises
–Et maintenant
Je suis devenu la conscience
Mon cœur, qui tremblait
À l’écho du mortier
Est maintenant impitoyable
Mes mains, qui avaient grandi en applaudissant
Je les ai coupées
Ma voix, qui saluait
Crie et salue
Chaque fois qu’elle entend un discours
L’écho l’a engloutie
Ma voix a changé
Moi aussi
******
L'HISTOIRE D'UN HÉROS
– 1 –
… Et ils racontent des histoires et des contes sur un héros.
Il avait enveloppé la vérité d’espoir
Et caché la terre et les ruisseaux dans son cœur,
Des arbres chargés de dattes pour les gens !
Par chance,
Sur les collines de l’amour, il est mort…
Et nul ne sut comment il est mort !
– 2 –
Il est perdu !
Ils ont dit :
« Il s’est perdu parmi les cadavres,
Parmi les larmes de sang. »
Et il s’est évaporé,
Vraiment évaporé !
Mais il vit dans l’histoire :
La lettre ne meurt pas.
Quelle chance a-t-il ?
– 3 –
Ils ont dit :
« Il a dégainé son épée et est parti. »
Où ?
Person ne le sait.
Et plus tard, ils ont dit :
« Un petit garçon a rêvé de lui,
Assis sur le trône de gloire,
Couvert de roses,
Les yeux fermés. »
– 4 –
Les héros sont plus anciens que le temps,
Plus grands que les mots que nous voulons dire.
Ils sont l’or,
Les anneaux dans les écrins.
Ils sont notre joie éternelle au cœur de la nation.
Ils sont les limites que les cœurs dessinent.
Ils sont les chemins ouverts dans les nuits de souffrance.
– 5 –
Ô mot que les yeux n’avaient jamais lu,
Couvre leurs regards d’étonnement.
******
LES VOLEURS DU TEMPLE
– 1 –
Révolte,
Révolte !
Qu’attendez-vous ?
Révolte !
De vos ongles, façonnez une épée,
Et, des gémissements de vos enfants,
Une robe que le feu ne pourra brûler !
– 2 –
Détruisez leurs châteaux,
Leurs banques !
Qu’ils s’inclinent devant vous d’un seul geste,
Les yeux pleins de larmes.
– 3 –
Ne les craignez pas.
N’ayez aucune peur.
Ce sont les voleurs du temple,
Marqués du fléau
Sur leurs épaules,
Par des doigts sacrés
Qui ont fait jaillir le jour nouveau !!
– 4 –
Élève, élève, élève la voix !
Elle pourrait faire dévier le barrage d’abjection
Qui continue de répandre la saleté
Des vols qu'ils ont commis,
Des mensonges qu'ils ont proférés
De leurs halètements montés de leur poitrine
À chaque passage de la nuit.
– 5 –
Ne leur faites pas de clins d’œil, ne vous taisez pas !
Ce sont eux qui ont vendu vos terres,
Sucé votre sang,
Et acclamé le dollar pendant que vous mouriez de faim.
– 6 –
Allaitez votre fils à leur malice.
Apprenez-lui à épeler leurs noms.
Et suspendez au-dessus de son lit
Portraits de leurs visages repoussants,
Où les nez se sont desséchés sur les joues.
– 7 –
Des os des martyrs, jetez-lui un petit fusil.
De la branche de cèdre, attachez-lui une arbalète,
Gravée de versets de vengeance.
– 8 –
Sauve-nous de ton poignet,
Sauve-nous !
Ramène-nous !
Nous avons assez de cette séparation.
La terre nous a oubliés,
Et nos vignes aussi,
Dont la poussière a absorbé les grappes.
– 9 –
Nous attendions des nouvelles:
Comment tu avais entrelacé leurs mains,
Comment tu avais franchi leurs barrières de haine,
Comment tu avais planté un drapeau dans leurs cœurs,
Et bâti les pierres de la maison.
– 10 –
Nous avons attendu, attendu, attendu…
Jusqu’à ce que la guerre nous emporte,
Et devienne les larmes dans les yeux de l’Histoire,
Celle qui avait fait un serment avec toi :
Elle ne veut plus entendre parler de toi.
******
RAMENEZ MON FILS D'APRÈS LA MORT
– 1 –
Elle se tenait debout, les mains couvertes de poussière,
Au milieu de cette boutique
Gonflée de corps ennuyés,
Et prononça des paroles mortelles :
– Ramenez mon fils d’après la mort !!
– 2 –
Des rires dégoûtés d’eux-mêmes,
Des mots tranchants de haine
S’échappaient des mâchoires de ces gens,
Et leur arrachaient les oreilles sans crainte !
Ses doigts effaçant leurs regards,
Elle se dressait devant eux, les défigurant :
– C’est vous qui avez trahi mon fils.
C’est vous qui avez volé mon fils.
C’est vous qui avez tué mon fils.
Ramenez mon fils d’après la mort.
– 3 –
– Ça ne la regarde pas, ne réponds pas.
Sa robe est tachée de boue.
Son corps transpire d’exigences
Qui ne seront jamais satisfaites.
– 4 –
– Elle est folle.
La mort est évidente dans ses yeux !
La poussière de ses mains est effrayante…
Elle pourrait nous aveugler,
Nous jeter dans les mers,
Gravée dans sa voix !
– 5 –
Fou ?!
Ma folie a raison.
Est-ce une bougie qui devient torche
Pour brûler leurs antres d’infamie ?
Dans quelle obscurité se réfugient-ils,
Qui aggrave leur mauvaise haleine
Et versant leur poison dans nos tonneaux ?
– 6 –
– Fou ?
Ma folie est une révolution :
Labourer, planter, arroser demain,
Changer tout ça…
Faire un festin !
Ses balançoires enchantent les enfants.
Il nous manque le cri strident de la joie,
Il nous manque L’anneau, la vallée,
Le cartable quotidien,
Parfumé de pâtisseries à l’origan.
– 7 –
– Fou ?
Ma folie est un conte
Que les révolutionnaires ont pris pour point de départ,
À l’aube de la liberté qui a fleuri.
Et dont les fleurs éclosent sans cesse
Sur les artères solides du poignet,
Celles qui ont construit les abris des orphelins
Et les ont décorés de drapeaux au vent,
Devenus balançoires pour la victoire.
– 8 –
Ils ont tous tué mon fils,
Celui qui ne m’a jamais épuisée,
Que j’ai élevé avec bonheur,
Versant des chansons à ses oreilles
Tandis qu’il me souriait,
Me brossait les cheveux
Et prolongeait ma vie de son rire.
Pour ses yeux qui ne se faneront jamais,
Je ne laisserai jamais leur vie se prolonger.
******
MONDE AVEUGLE
– 1 –
Le monde recule !!
Il recule !!
Traînant les jours par un cheveu,
Les faisant s’écrouler,
Marchant sur leurs pages blanches,
Et se cachant, tel un aveugle perdu.
– 2 –
Ni les mères ne serrent leurs bébés dans leurs bras,
Ni les pères ne travaillent, ni ne ramassent.
Et l’enfant qui déteste son école,
Son cartable…
Voit la poussière faire des vagues !
– 3 –
Ce gouverneur, monté sur le trône,
Nous impressionna par ses promesses :
– Je ferai de mon pays un conte,
Je couvrirai le besoin d’un drap blanc,
Je mettrai du pain dans la bouche des gens…
Il trahit son pays,
Trahit son peuple,
Qui s'est épuisé
Et laissa sa terre sans jamais
Lui montrer ce qu’il avait promis.
– 4 –
Les auteurs, dont les lettres
Auraient dû éclairer les ténèbres du jour,
Ont vendu leurs lettres au noir.
Ils ne craignaient pas la malédiction
Des générations futures, surgissant de l’Histoire,
Privée de toute générosité.
– 5 –
.. Et Le serviteur de l’autel,
Qui décida d'entrer au paradis
Souilla ses mains du sang de l’argent,
Souilla son esprit de la luxure de son corps.
De sa bouche sortaient des serpents,
Éclaboussant de poison les coupes des assoiffés,
Qui s’abreuvaient à l’eau de ses paroles.
– 6 –
Les fleurs, qui aimaient leur prairie,
Se recouvrirent de sa terre.
Elles commencèrent à croître et à se propager,
Haïrent leur propre prairie,
Et détestèrent son herbe.
– 7 –
Et la mer qui, depuis la création du Verbe,
Laissant ses poissons aller et venir à leur guise,
Dans son eau verdâtre et frémissante,
Et sur les montagnes de vagues libres…
Commença à les exposer sur la plage,
Pour les vendre au premier pêcheur,
Pendant des mensonges à son hameçon.
– 8 –
Le monde recule,
Et nous effaçons ses routes.
Nous applaudissons quand il tombe.
La goutte qui nous fait souffrir
Nous fait nous frotter les mains… et pleurer,
Ne sachant même pas comment l’insulter !
******
MER DES DOULEURS
– 1 –
La mer est noire !!
La mer est un chien hydrophobe !!
Elle mord seulement les plages au-delà de l’horizon.
Je suis une mer de douleurs.
Le soleil ne connaît pas ma plage,
Les nuages ne la visitent pas.
Mes poissons ne nagent pas —
Ils ont la même couleur que l’eau.
– 2 –
Heureux, le bateau sans voile !
Au moins, il vit en paix.
Il ne trahit pas,
N’avale pas,
Ne mord pas.
La plage est un vieil homme sans dents.
– 3 –
L’obscurité est si dégoûtante,
On dirait un corbeau borgne.
L’obscurité est un ogre :
Elle dévore les étoiles, les nuages, la lune !!
Un jour, dans un rêve, je suis entré dans sa grotte…
J’ai vu des choses incroyables :
Une sauterelle avaler un rocher
Plus grand que la terre !
Et deux petits nuages
Danser au rythme d’un tambour ajouré.
– 4 –
Le matin m’a demandé :
**Pourquoi es-tu perdu dans des poussières illusoires,
Comme un homme se pendant avec une corde de peur ?
Tes larmes rongent tes yeux,
Et sur les chemins de la vie,
Tes pieds s’usent… ?
J’ai répondu en secouant la tête,
Mais il ne m’a pas entendu.
Il a sans doute oublié
Que je parle en silence.
– 5 –
De la sueur de mon corps,
J’ai arrosé l’éternité.
Il s’est enivré,
A ri d’un rire hystérique,
Et a lancé le destin plus haut que la grandeur !
L’éternité est une ivresse…
Pourquoi la respecter ?
Rayons-la de nos esprits.
******
FILLE DE MA PATRIE NATALE
– 1 –
J’aimerais m’amuser avec tes yeux,
Plus purs que le vin,
Plus fins qu’un diamant enfoui dans son puits.
Et, avec un pinceau magique,
Je voudrais dessiner mes soupirs
Et les accrocher sur des chemins
Que tes pieds ne pourraient jamais effacer.
– 2 –
J’aimerais brûler pour toi mon encens,
Et accrocher à ton épingle à cheveux
Ma fleur de vie,
Cueillie dans un verger de bonheur
Qui pendait autour de toi.
-3 –
Toi, plus charmante qu’une oasis,
Plus vivifiante que les gouttes d’eau,
Plus douce que l’ombre d’un palmier
Dans un désert jaloux de la lumière
De l’éclat de tes yeux.
– 4 –
Quand l’oiseau de la forêt m’entendit
Chanter une chanson folklorique à ton nom,
Ils se disputèrent avec moi,
Car ils ne pouvaient la retenir par cœur
Ni la verser dans tes oreilles.
– 5 –
Toi, le réconfort de mon corps et de mes pensées…
Dans le chagrin, tu endurcis ma vie,
Et tu me laissais tomber sur tes chemins
Comme les orphelins
Qui sentent l'odeur de leur mère
Dans un pli de ta robe.
Et tu t’es réjouie,
Tu t’es enchantée
Quand ils couraient vers toi, le cœur en fête.
– 6 –
Cache-moi dans ton sein, cache-moi.
J’ai vieilli,
Et je ne connais toujours pas
Le secret du tourment dans ta poitrine,
Ni le regard qui cache des choses,
Ni les tremblements de tes mains.
– 7 –
Laisse-moi me cacher dans tes cheveux,
Échapper à mes soupçons,
M’appuyer sur ton épaule,
Comme ces étoiles caressées
Reposant sur mes épaules de montagnes.
– 8 –
Dessine-moi comme ton prince charmant,
Fortifie-moi de ton bouclier
Pour riposter aux coups
Et éloigner de mon peuple le cauchemar de l’oppression,
Et illuminer les nuits de mon épée.
– 9 –
Quel est le but de ma vie,
Si tu restes au-delà de mon bras tendu,
Plus dure que mes rêves,
Vieillis entre les pages de mon imagination ?
– 10 –
Laisse-moi m’accrocher à toi,
À mes tresses flottantes,
Comme un enfant désireux de se balancer
Mais craignant les rafales
Et les nuages menaçants
Chaque fois qu’il monte trop haut.
– 11 –
Ô toi, plus grande qu’un mot prononcé
Quand nous errions,
Comptant les enfants,
Courant avec eux
Pour les cacher aux yeux du chien traître.
– 12 –
Ô toi, larmes de tendresse,
Battement de cœur d’un père
Attendant le retour de son fils…
Je t’ai aimée sans histoire,
Toi, l’histoire de ma patrie,
L’écriture de la douleur
Qui m’a appris à me haïr.
– 13 –
Je t’ai aimée, fille de ma patrie,
Avec toutes tes souffrances,
Avec toutes les blessures
Qu’ils ont gravées sur tes poignets,
Sur ta poitrine…
Plus pures que tous les livres sacrés qu’ils ont lus.
Je t’ai aimée,
Jusqu’à ce que tu deviennes
La cérémonie de mariage
Que je ne laisserai jamais échapper de mon esprit.
******
MER D'EXPATRIATION
– 1 –
La mer d’expatriation est vaste,
vaste !
Elle a des lèvres,
Elle a des yeux,
Ses ongles sont des épées impitoyables.
Je souhaite que la terre m'appelle,
Je souhaite que le passé me revienne.
Dans la mer d'expatriation,
J’ai versé mes larmes.
– 2 –
Pourquoi la délinquance nous
pince-t-elle,
Nous cache-t-elle dans l’obscurité de sa nuit ?
Pourquoi la mort —
La mort noire —
La malédiction de la mort sans fin se joue de nous
Et nous entraîne
Dans son champ de honte ?
– 3 –
Nous étions, lorsque nous étions :
Des images qu’un enfant griffonne,
Des rêves naissant à l’état de veille.
Nous étions :
Plus vastes que les points cardinaux,
Plus anciens que l’Histoire,
Plus grands que les gloires des
Morts.
Nous étions, lorsque nous étions :
Créant le fait,
Éradiant le présent,
Dessinant notre avenir
Sur les murs de l'univers.
– 4 –
Ils ont joué avec nous
Pensant que nous étions des échecs !
Et voilà… C’est fini.
C’est mort.
Et tant sont morts…
La moitié de ceux qui sont restés.
Et ceux qui restent
Sont devenus des pions entre leurs mains.
– 5 –
Ils ont joué avec nous
Pensant que nous dessinions
Et ont commencé à effacer les regards vigilants
Vidant les lèvres qui voulaient parler,
Coupant les mains levées
Contre l'oppression croissante,
Contre la faim qui nous assaille.
Mais ils ont oublié…
Que de ce sang qui explose,
Naît une génération nouvelle,
Capable de dessiner des murs, des fenêtres,
Capable de griffonner des nations,
Capable de vider toutes les tombes
Que la terre retient.
******
LE DESTIN EST MENTEUR
– 1 –
Je me suis agenouillé, priant un Dieu
Qui n’a pas de paradis.
La nuit dort.
Le hibou a ouvert les yeux,
Le hibou est le mal des ténèbres.
Je me suis agenouillé, priant.
Entre mes lèvres, un gémissement.
La voix se perd,
Et le vent réchauffe,
Haletant près des arbres.
– 2 –
Le mythe dit :
Comme un basilic aux racines dans l’eau…
Quand j’étais petit,
Je filais les jours avec mes jambes,
Je chantais pour l’éternité.
Et aujourd’hui, je suis perdu
Parmi les sentiers et les racines obscures.
L’écho me ronge.
– 3 –
.. Et le printemps est apparu,
Le mythe dit :
Portant le rire aux lèvres lugubres,
Apportant des présents :
Narcisse, basilic, chardon, mûre…
J’aimais un bourgeon non fleuri.
– N’aie pas peur,
A dit le destin.
Tends ton bras derrière ton dos,
Cueille-le.
Les abeilles ne te verront pas comme ça !
Il est mort. Mort…
Le destin est un menteur.
Le destin est un criminel.
– 4 –
Je suis un saint.
Mon doigt brille dans les nuits du destin.
J’ai porté la terre.
De mon souffle, j’ai éteint le soleil.
De mes doigts, j’ai attrapé la lune.
Une brise…
Un tonnerre est mon âge.
Qui a dit que j’avais un âge ?!
– 5 –
Je me suis couvert le visage de mes mains
Et j’ai commencé à marcher, pour atteindre…
Mais je n’atteins pas.
Le but est un mirage,
Une ombre,
Un brin d’imaginaire dans un esprit fou.
Ce monde n’a pas de fin…
Ni de début.
C’est faux.
Nous sommes le début et la fin.
******
J'AIME CHANGER CE MONDE
– 1 –
Toi,
Tes beaux yeux plantés dans la flamme.
Sur les pierres du soir,
Ta main m’a écrite… puis effacée.
Tes regards m’ont projetée
Dans des choses invisibles,
Mais délicieuses.
On m’a parlé de toi —
Mais on parlait d’eux-mêmes.
On a dit que tu étais un blé stérile.
Que tu étais un glaçon
Lâché dans un abri de montagne.
Une fleur que fuient les abeilles…
On a dit.
– 2 –
Ton lieu,
Aussi loin que je marche, je ne l’atteins pas.
Mes pieds mènent à mi-chemin,
Et la maison suspendue
Sur l'épaule du nuage
Toujours suspendue là,
Ni le vent, ni l’aigle ne l’approchent.
Tu es le bébé né dans mes mains.
Tu es le tremblement dans toutes mes veines.
Mes lèvres aspirent au rouge à lèvres frais.
Mes jours et le temps filent,
Mes poèmes et mon esprit sont perdus,
Je me suis agenouillée, j’ai prié pour toi,
Allumé une bougie oubliée
Dans des recoins odieux.
Pourquoi l’horreur partout ?
Où que j’aille,
Où que je marche, je la vois comme un géant,
Comme un chef oppresseur,
Comme le bourreau devant lequel chaque cou s'agenouille.
Les gens sont devenus fous.
Les gens sont devenus athées.
Dieu, pour eux, est un mauvais rêve.
Mon Dieu, où es-tu ?
Où sont les éclairs
Qui fendent les ténèbres
Pour construire la pierre d’un jour nouveau ?
Qui frappent et secouent les têtes
Pleines d'une profonde rancune,
Qui ne méritent plus de vivre ?
– 3 –
Ton pardon…
Tes yeux en amande pardonnent.
Il aurait mieux valu que je me taise.
Il aurait mieux valu
Mordre ma blessure,
Me taire.
Mais ma blessure est comme les gens :
Si je ne parle pas, elle meurt.
Si je ne me plains pas, elle meurt.
Incroyable…
Celui qui ne veut pas mourir
Demande maintenant la mort à Dieu.
L’au-delà est là.
Le début fut rude.
Les amis sont partis
Abandonnant le cœur qui les aimait.
Aujourd’hui, les moyens justifient tout.
Les moyens détruisent les âmes
Sans but.
Quelle chance à ton cœur pur,
Comme une mer vierge
Jamais traversée par aucun bateau,
Où aucun filet n’a été jeté,
Où les poissons vivent libres
Comme ta pureté,
Dans ce monde noyé de haine et d’horreur.
– 4 –
Toi, belle…
J’aimerais changer ce monde.
Mais je ne peux pas.
J’aimerais planter et cueillir des êtres humains…
Mais je ne peux pas.
Je suis humain.
Et ma faiblesse est plus grande que moi.
– 5 –
Mais cela me suffit :
Être un oiseau nichant sur ton toit.
T’aimer de tout mon amour,
Échapper aux marches
De cette profonde rancune.
******
LES ENFANTS, QUE DOIS-JE FAIRE ?
– 1 –
J’ai volé au-dessus des montagnes,
Plus haut que l’imagination,
Là où l’inconcevable a éclos.
Les enfants m’ont vu,
Ils ont crié : « Aladin ! Aladin ! »
Et se sont mis à bondir dans les airs,
S’accrochant à moi
Pour me faire tomber !
– 2 –
J’ai volé —
Mais mes ailes sont sans plumes.
Mon corps couvert de la poussière du jour,
Et à mon cou,
Je suspends une lampe magique,
Avec six ou sept galets de sable…
..Et ils s'accrochent à moi pour me laisser tomber,
Les enfants… Que dois-je faire ?
– 3 –
Comment ?
Je ne sais pas comment !
Comme le désespoir, ils sont apparus.
J’ai pleuré —
Mais mes larmes sont un mirage,
Et mes yeux, des cavernes,
Sont des portes ouvertes.
– 4 –
Dieu,
Ô Dieu,
Ma voix s’est perdue, Évaporée,
Engloutie par des oreilles sourdes.
La voix est une épée ?
Vraiment ?
Pourvu qu'on l'entende dans ce monde.
– 5 –
Dieu,
Ô Dieu,
Mon dos est brisé,
Je suis bossu.
Ma béquille, c’est la douleur,
La détresse, les larmes.
Et eux, ils se moquent de moi…
Ils sont pauvres,
Ils peinent à m’atteindre,
Toute la magie est dans mon doigt,
Mon nom est écrit sur les lèvres du vent,
Et malgré tout —
Ils s’accrochent à moi, encore,
Pour me faire tomber.
Les enfants… Que dois-je faire ?
******
L'ENVIE AVEUGLE
– 1 –
Ils m’ont déshabillé,
Laissant mon corps frissonner !
Pas un regard,
Pas un mot pur prononcé.
Leurs yeux —
Fléaux d’une envie aveugle —
M’ont fouetté
Jusqu’à ce que le fléau s’effondre,
Mort.
Mes os sont apparus,
Et mes os ont eu honte d’être vus.
– 2 –
Ils m’ont entendu chanter,
D'une voix qui fait tomber un oiseau haut
Et louer le Seigneur.
Alors ils m’ont lancé de la poussière au visage
Jusqu’à aveugler mes yeux,
Assécher ma gorge.
Je me suis perdu,
Et ma voix s’est perdue avec moi.
– 3 –
Ton nom est ostracisé, ont-ils dit,
« Car tu es différent.
Tu marches comme si tu volais,
Et nous,
Comme sous une vieille malédiction !
Tu te tiens au soleil,
Avec une ombre invisible…
Tandis que la nôtre,
Profonde,
Effraie les enfants dans la rue. »
– 4 –
« Pars demain », disaient-ils,
« Sinon, tes chemins seront pleins d’épines,
Et le tremblement de tes lèvres
Montera, rayonnera ! »
Ils m’ont blasphémé,
Et avec le fléau de l’envie aveugle,
Ils m’ont fouetté —
Faisant de moi
Un homme perdu et confus.
******
NOUS SOMMES LES ROIS DE L’AMOUR
– 1 –
Silencieusement,
Marche avec moi en silence,
Je ne veux pas que le vent le sache.
Attention,
Attention, ne marche pas sur la nuit,
Elle pourrait hurler
Et réveiller la somnolence.
– 2 –
Les étoiles ne dorment pas.
Mais peu importe…
Je vais ôter ma peau,
La tresser en drap
Couleur d’obscurité,
Et l’étendre sur toi.
Les étoiles ne voient pas dans le noir.
– 3 –
Accroche-toi à moi —
Je t’emmènerai au-dessus des nuages,
Jusqu’au trône du Seigneur.
Dieu aime les amoureux.
Et s’il nous prend la faim là-haut,
Nous mangerons les rêves.
– 4 –
Nous sommes les rois de l’amour.
Le monde s’incline.
Le destin est une statue
Comme une armée Sur les marches de notre palais,
Et l’éternité,
Un mendiant,
S’interrogeant sur nos jours.
******
TU ES LE MONDE
– 1 –
Ne cours pas…
J’ai peur que tu tombes
Et que le destin de la terre s’effondre.
La terre est suspendue
Aux boutons de ta robe !
– 2 –
Ne ris pas …
J’ai peur qu’à force de rire,
Les voiles de la lune se déchirent.
Les voiles de la lune sont déroulés sur tes lèvres…
– 3 –
Tu es le monde.
Tu crois que le monde, c’est quoi ?
La mer, le ciel
Et une poignée de terre ?
Non,
Non…
Un sourire aux lèvres,
Un battement de cil,
Un peu de badinage,
C'est le monde !
******
DORS ET JE TE CHANTERAI
– 1 –
Dors dans mes bras,
Et je te chanterai en silence.
Ma voix est limitée :
Une gorge et une langue !
– 2 –
Dors…
Et abrège le monde en une sieste.
Que le sommeil, comme une aiguille, tisse les rêves,
Bâtisse des châteaux,
Les orne d’éclairs,
Et t’emporte vers un ciel lointain —
Aussi lointain que l’éveil et le sommeil.
– 3 –
Un oreiller de roses,
Un matelas tissé de parfum…
Toi, moi, la nuit.
Dors,
Et laisse tes cheveux pleuvoir doucement sur mon visage.
Tes cheveux sont un nuage blond…
******
SOUVENIRS
– 1 –
Toutes les belles chansons
Que tu as chantées,
Les gens les ont retenues,
Et les ont écrites… en ton nom.
– 2 –
Tous les éclats de scène que tu as offerts,
Nous nous en souvenons, un à un,
Chaque fois que nous avons aperçu tes traits
Par hasard !
– 3 –
Avec la source de pureté
Qui coule dans le pâturage de ton corps,
Tu as abreuvé
Les roses de l’aliénation.
– 4 –
Tu as pris la main des gens,
Et les as guidés
Tel un réveil
Vers la terre que tu consacres :
Par ton nom,
Par ton visage,
Par ton corps,
Par ton sang.
******
MÈRE TERESA
– 1 –
Elle est désireuse !
Bien sûr, elle est désireuse du rédempteur,
Des sentiers célestes,
De ses anges chanteurs !
Elle tourna son visage avec bienveillance
Et leva la main,
Ses engagements ici-bas sont accomplis.
On lui offrit un bouquet à Calcutta,
Des fleurs cueillies dans leurs champs.
On lui offrit la lueur de leurs esprits,
On aurait voulu la ressusciter,
Mais on ne put.
Elle est morte !
Elle est morte !
Teresa, la Mère et la Sainte,
Est morte,
Est morte,
Est morte !
Un couvent est sa paume,
Une chapelle est son cœur.
Ils ont plié leurs corps et se sont brisés,
Leurs cris insensés ont explosé ;
Quand ils l’ont enterrée dans leurs yeux,
Ils se sont sentis enterrés.
– 2 –
Ils se tenaient en ligne,
Les mains agitées,
Comme des ombres sans force !
Ils ont manqué celui qui a pitié d’eux,
Celui qui a planté Dieu dans leurs regards,
Le rêve passager,
La rose,
La bougie toujours allumée.
La Mère des ruisseaux,
Morte !
Morte !
La fille de la Vierge,
Morte !
Morte !
Ils l’ont enveloppée des tissus de leurs rêves,
Et de leurs larmes, ont effacé leurs jours.
– 3 –
Agnès a choisi une vie difficile,
Une vie qui a impressionné l'impossible !
Elle s’est fatiguée, est tombée malade, a supporté l'expatriation,
Sa croix n'a jamais été portée auparavant !
La Voix lui disait : Continue,
Ta souffrance bâtira ton abbaye.
Elle est morte !
Elle est morte !
Les larmes des pauvres s’agitent follement.
Elle est morte !
Elle est morte !
Leurs voix sanglotent et résonnent :
Nous sommes l’Albanie, rejoins-nous.
Ta mère et ton père ont vécu en nous.
Ô toi, saint que nous n’oublierons jamais,
Où que tu nous mènes, nous irons.
Que serions-nous sans toi ?
Malades,
Et ton amour nous guérit,
Sans savoir comment te protéger !
Pauvres,
Mais tu nous aimes.
Dans l’abbaye de tes yeux, tu nous as cachés.
Dans ce monde qui ignore sa dévotion,
Nous souffrirons sans toi.
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CE QUI S'EST PASSÉ
– 1 –
Ce qui s’est passé
Alors la voix du tonnerre,
Qui grondait sous la pluie
Et privait les yeux du sommeil des gens
Est devenue rauque
– 2 –
Ce qui s’est passé
Alors le soleil
Que les anciens invoquaient dans leurs prières
Et dessinaient devant leurs yeux
S’est couché
– 3 –
Ce qui s’est passé
Alors l’ouïe nocturne s’est apaisée,
A cessé de s’embrasser,
D’abriter les murmures des amoureux,
Et a dit : Bienvenue
– 4 –
Ce qui s’est passé
Un bébé marmonna
Un brin de voix
«Le bonheur est mort dans la nuit dévastatrice»
Puis regarda mon visage et pleura.
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