Charbel Baini's books in different languages takes the poetry of Charbel to the whole world

Un monde aveugle

couverture du livre par Randa Baini

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LA POÉSIE ÉCLAIRE, BOUSCULE, ET CONSOLE

By Dr. Bahia Abou Hamad

   C'est avec beaucoup de plaisir et d'enthousiasme que j'ai lu l'anthologie intitulée "Un Monde Aveugle" écrite par le poète Charbel Baini - le doyen de la littérature dans la diaspora. C'est l'histoire d’un monde à réinventer.

  Cette anthologie rassemble des poèmes d’une intensité rare, où le souffle lyrique se mêle à une profonde révolte intérieure. Ces poèmes clarifient le sens, renforcent la puissance des images et fluidifient le rythme tout en conservant le souffle lyrique, engagé et intime du poète où s’entrelacent douleur, justice, révolte et espoir. 

   Chaque texte est une incantation, une clameur, une prière ou un cri, toujours habité par une force expressive bouleversante, où l’émotion, la douleur, la justice et la révolte s’entrelacent. Chaque vers des poèmes porte en lui le souffle d’un espoir possible, d’une grande intensité dramatique, mêlant douleur, justice et révolte.

   Cette anthologie réunit des poèmes qui sont très fort et poignants, riches en symboles et en émotions. Ce sont des poèmes dotés d’une grande force expressive et d’un souffle révolutionnaire impressionnant. Leurs vers sont à la fois denses et limpides. 

   L'espoir scintille toujours comme entre les joncs au bord d'un lac. Ils sont cohérents et, grâce à leur fluidité, leur impact poétique, leur lisibilité et leur puissance, créent une expérience riche.

   C'est avec une grande confiance que je dis, à travers un style lyrique, parfois tendre, parfois désespéré, mais toujours vibrant, que le poète Charbel Baini nous emmène dans un voyage où la beauté côtoie l’injustice, où la mémoire dialogue avec le rêve, et où la parole devient résistance, où les poèmes rêvent pour une meilleure fluidité, clarté et musicalité.

  L’univers poétique déployé ici est à la fois intime et universel, porté par une voix engagée, passionnée et profondément symbolique. Ces poèmes ne se contentent pas de décrire le monde, ils le questionnent, le transforment, l’espèrent. 
   
   Leur fluidité musicale, leur clarté de sens et leur cohérence poétique renforcent l’impact de chaque image, de chaque mot.

   Ce recueil est un hommage à la poésie engagée, à sa puissance d’évocation et de transformation, à sa capacité unique d’unir le cœur, l’esprit et le combat.

   Les poèmes possèdent un souffle fantastique, tendre et désespéré ainsi qu'une force dramatique, une puissance symbolique et, plus important encore , un style poétique et imaginaire unique au poète Charbel Baini.

   Le poète Charbel Baini est doué d’une force expressive saisissante. Chaque vers de son anthologie se déploie avec un souffle lyrique, passionné et engagé. 
   
   Les symboles y foisonnent, porteurs de sens et de visions, entre désespoir tendre et aspiration à un monde meilleur. Ces poèmes, à la fois intimes et universels, frappent par leur puissance dramatique, leur clarté d’émotion et leur musicalité profonde. Leur fluidité et leur cohérence poétique offrent au lecteur un voyage à travers les grands bouleversements de l’âme et du monde.

   Dans cette œuvre, la poésie devient cri, rêve, mémoire et combat. Elle éclaire, bouscule, et console. Elle est le langage du cœur, du peuple, de la liberté. 

   À travers chaque vers résonne la voix d’un poète au style unique, dont les images puissantes et la révolte douce sculptent un imaginaire vibrant, intensément humain.


**

LARMES

Des larmes, des larmes, des larmes

On se noie dans les larmes

Des larmes sur l’oreiller

Des pleurs sur les mouchoirs

Sur le marbre, comme sur des joues

Les larmes rampent

Laisse-moi

Ton fils est mort

Mais c’était aussi mon fils

Tu n’arrêtais pas de lui dire

«On mort comme celui-là, c’est celui-là

Qui n’a pas de patrie.»

Un mort comme celui-là

Pourquoi vis-tu encore

Depuis que tu as perdu ta patrie

Tu es mort.

Tu es devenu un sol sans terre

J’étais un figuier desséché

Et ils étaient la mousson hurlante

Jetant la peur sur les chemins

J’aspirais aux ténèbres

Et ils étaient les étoiles

Souriant derrière les nuages

J’étais la verge nue

Et ils étaient le feu

Dansant dans le désert

J’étais le mouton

Et ils étaient l’homme à viande

Aiguisant ses couteaux sur les pierres promises

–Et maintenant

Je suis devenu la conscience

Mon cœur, qui tremblait

À l’écho du mortier

Est maintenant impitoyable

Mes mains, qui avaient grandi en applaudissant

Je les ai coupées

Ma voix, qui saluait

Crie et salue

Chaque fois qu’elle entend un discours

L’écho l’a engloutie

Ma voix a changé

Moi aussi

******

L'HISTOIRE D'UN HÉROS

– 1 –

… Et ils racontent des histoires et des contes sur un héros.

Il avait enveloppé la vérité d’espoir

Et caché la terre et les ruisseaux dans son cœur,

Des arbres chargés de dattes pour les gens !

Par chance,

Sur les collines de l’amour, il est mort…

Et nul ne sut comment il est mort !

– 2 –

Il est perdu !

Ils ont dit :

« Il s’est perdu parmi les cadavres,

Parmi les larmes de sang. »

Et il s’est évaporé,

Vraiment évaporé !

Mais il vit dans l’histoire :

La lettre ne meurt pas.

Quelle chance a-t-il ?

– 3 –

Ils ont dit :

« Il a dégainé son épée et est parti. »

Où ?

Person ne le sait.

Et plus tard, ils ont dit :

« Un petit garçon a rêvé de lui,

Assis sur le trône de gloire,

Couvert de roses,

Les yeux fermés. »

– 4 –

Les héros sont plus anciens que le temps,

Plus grands que les mots que nous voulons dire.

Ils sont l’or,

Les anneaux dans les écrins.

Ils sont notre joie éternelle au cœur de la nation.

Ils sont les limites que les cœurs dessinent.

Ils sont les chemins ouverts dans les nuits de souffrance.

– 5 –

Ô mot que les yeux n’avaient jamais lu,

Couvre leurs regards d’étonnement.

******

LES VOLEURS DU TEMPLE

– 1 –

Révolte,

Révolte !

Qu’attendez-vous ?

Révolte !

De vos ongles, façonnez une épée,

Et, des gémissements de vos enfants,

Une robe que le feu ne pourra brûler !

– 2 –

Détruisez leurs châteaux,

Leurs banques !

Qu’ils s’inclinent devant vous d’un seul geste,

Les yeux pleins de larmes.

– 3 –

Ne les craignez pas.

N’ayez aucune peur.

Ce sont les voleurs du temple,

Marqués du fléau

Sur leurs épaules,

Par des doigts sacrés

Qui ont fait jaillir le jour nouveau !!

– 4 –

Élève, élève, élève la voix !

Elle pourrait faire dévier le barrage d’abjection

Qui continue de répandre la saleté

Des vols qu'ils ont commis,

Des mensonges qu'ils ont proférés

De leurs halètements montés de leur poitrine

À chaque passage de la nuit.

– 5 –

Ne leur faites pas de clins d’œil, ne vous taisez pas !

Ce sont eux qui ont vendu vos terres,

Sucé votre sang,

Et acclamé le dollar pendant que vous mouriez de faim.

– 6 –

Allaitez votre fils à leur malice.

Apprenez-lui à épeler leurs noms.

Et suspendez au-dessus de son lit

Portraits de leurs visages repoussants,

Où les nez se sont desséchés sur les joues.

– 7 –

Des os des martyrs, jetez-lui un petit fusil.

De la branche de cèdre, attachez-lui une arbalète,

Gravée de versets de vengeance.

– 8 –

Sauve-nous de ton poignet,

Sauve-nous !

Ramène-nous !

Nous avons assez de cette séparation.

La terre nous a oubliés,

Et nos vignes aussi,

Dont la poussière a absorbé les grappes.

– 9 –

Nous attendions des nouvelles:

Comment tu avais entrelacé leurs mains,

Comment tu avais franchi leurs barrières de haine,

Comment tu avais planté un drapeau dans leurs cœurs,

Et bâti les pierres de la maison.

– 10 –

Nous avons attendu, attendu, attendu…

Jusqu’à ce que la guerre nous emporte,

Et devienne les larmes dans les yeux de l’Histoire,

Celle qui avait fait un serment avec toi :

Elle ne veut plus entendre parler de toi.

******

RAMENEZ MON FILS D'APRÈS LA MORT

– 1 –  

Elle se tenait debout, les mains couvertes de poussière,  

Au milieu de cette boutique  

Gonflée de corps ennuyés,  

Et prononça des paroles mortelles :  

– Ramenez mon fils d’après la mort !!

– 2 –  

Des rires dégoûtés d’eux-mêmes,  

Des mots tranchants de haine  

S’échappaient des mâchoires de ces gens,  

Et leur arrachaient les oreilles sans crainte !  

Ses doigts effaçant leurs regards,  

Elle se dressait devant eux, les défigurant :  

– C’est vous qui avez trahi mon fils.  

C’est vous qui avez volé mon fils.  

C’est vous qui avez tué mon fils.  

Ramenez mon fils d’après la mort.

– 3 –  

– Ça ne la regarde pas, ne réponds pas.  

Sa robe est tachée de boue.  

Son corps transpire d’exigences  

Qui ne seront jamais satisfaites.

– 4 –  

– Elle est folle.  

La mort est évidente dans ses yeux !  

La poussière de ses mains est effrayante…  

Elle pourrait nous aveugler,  

Nous jeter dans les mers,  

Gravée dans sa voix !

– 5 –

  Fou ?!

Ma folie a raison.  

Est-ce une bougie qui devient torche  

Pour brûler leurs antres d’infamie ?

Dans quelle obscurité se réfugient-ils,  

Qui aggrave leur mauvaise haleine 

Et versant leur poison dans nos tonneaux ?

– 6 –  

– Fou ?  

Ma folie est une révolution :  

Labourer, planter, arroser demain,  

Changer tout ça…  

Faire un festin !  

Ses balançoires enchantent les enfants.  

Il nous manque le cri strident de la joie,  

Il nous manque L’anneau, la vallée,  

Le cartable quotidien,  

Parfumé de pâtisseries à l’origan.

– 7 –  

– Fou ?  

Ma folie est un conte  

Que les révolutionnaires ont pris pour point de départ,  

À l’aube de la liberté qui a fleuri.  

Et dont les fleurs éclosent sans cesse  

Sur les artères solides du poignet,  

Celles qui ont construit les abris des orphelins  

Et les ont décorés de drapeaux au vent,  

Devenus balançoires pour la victoire.

– 8 –  

Ils ont tous tué mon fils,  

Celui qui ne m’a jamais épuisée,  

Que j’ai élevé avec bonheur,  

Versant des chansons à ses oreilles  

Tandis qu’il me souriait,  

Me brossait les cheveux  

Et prolongeait ma vie de son rire.  

Pour ses yeux qui ne se faneront jamais,  

Je ne laisserai jamais leur vie se prolonger.

******

MONDE AVEUGLE

– 1 –  

Le monde recule !!  

Il recule !!  

Traînant les jours par un cheveu,  

Les faisant s’écrouler,  

Marchant sur leurs pages blanches,  

Et se cachant, tel un aveugle perdu.

– 2 –  

Ni les mères ne serrent leurs bébés dans leurs bras,  

Ni les pères ne travaillent, ni ne ramassent.  

Et l’enfant qui déteste son école,  

Son cartable…  

Voit la poussière faire des vagues !

– 3 –  

Ce gouverneur, monté sur le trône,  

Nous impressionna par ses promesses :  

– Je ferai de mon pays un conte,  

Je couvrirai le besoin d’un drap blanc,  

Je mettrai du pain dans la bouche des gens… 

Il trahit son pays,  

Trahit son peuple,  

Qui s'est épuisé

Et laissa sa terre sans jamais 

Lui montrer ce qu’il avait promis.

– 4 –  

Les auteurs, dont les lettres  

Auraient dû éclairer les ténèbres du jour,  

Ont vendu leurs lettres au noir.  

Ils ne craignaient pas la malédiction  

Des générations futures, surgissant de l’Histoire,  

Privée de toute générosité.

– 5 –  

.. Et Le serviteur de l’autel,  

Qui décida d'entrer au paradis

 Souilla ses mains du sang de l’argent,  

Souilla son esprit de la luxure de son corps.  

De sa bouche sortaient des serpents,  

Éclaboussant de poison les coupes des assoiffés,  

Qui s’abreuvaient à l’eau de ses paroles.

– 6 –  

Les fleurs, qui aimaient leur prairie,  

Se recouvrirent de sa terre.  

Elles commencèrent à croître et à se propager,  

Haïrent leur propre prairie,  

Et détestèrent son herbe.

– 7 –  

Et la mer qui, depuis la création du Verbe,  

Laissant ses poissons aller et venir à leur guise,  

Dans son eau verdâtre et frémissante,  

Et sur les montagnes de vagues libres…  

Commença à les exposer sur la plage,  

Pour les vendre au premier pêcheur,  

Pendant des mensonges à son hameçon.

– 8 –  

Le monde recule,  

Et nous effaçons ses routes.  

Nous applaudissons quand il tombe.  

La goutte qui nous fait souffrir  

Nous fait nous frotter les mains… et pleurer,  

Ne sachant même pas comment l’insulter !

******

MER DES DOULEURS

– 1 –

La mer est noire !!

La mer est un chien hydrophobe !!

Elle mord seulement les plages au-delà de l’horizon.

Je suis une mer de douleurs.

Le soleil ne connaît pas ma plage,

Les nuages ne la visitent pas.

Mes poissons ne nagent pas —

Ils ont la même couleur que l’eau.

– 2 –

Heureux, le bateau sans voile !

Au moins, il vit en paix.

Il ne trahit pas,

N’avale pas,

Ne mord pas.

La plage est un vieil homme sans dents.

– 3 –

L’obscurité est si dégoûtante,

On dirait un corbeau borgne.

L’obscurité est un ogre :

Elle dévore les étoiles, les nuages, la lune !!

Un jour, dans un rêve, je suis entré dans sa grotte…

J’ai vu des choses incroyables :

Une sauterelle avaler un rocher

Plus grand que la terre !

Et deux petits nuages

Danser au rythme d’un tambour ajouré.

– 4 –

Le matin m’a demandé :

**Pourquoi es-tu perdu dans des poussières illusoires,

Comme un homme se pendant avec une corde de peur ?

Tes larmes rongent tes yeux,

Et sur les chemins de la vie,

Tes pieds s’usent… ?

J’ai répondu en secouant la tête,

Mais il ne m’a pas entendu.

Il a sans doute oublié

Que je parle en silence.

– 5 –

De la sueur de mon corps,

J’ai arrosé l’éternité.

Il s’est enivré,

A ri d’un rire hystérique,

Et a lancé le destin plus haut que la grandeur !

L’éternité est une ivresse…

Pourquoi la respecter ?

Rayons-la de nos esprits.

******

FILLE DE MA PATRIE NATALE

– 1 –  

J’aimerais m’amuser avec tes yeux,  

Plus purs que le vin,  

Plus fins qu’un diamant enfoui dans son puits.  

Et, avec un pinceau magique,  

Je voudrais dessiner mes soupirs  

Et les accrocher sur des chemins  

Que tes pieds ne pourraient jamais effacer.

– 2 –  

J’aimerais brûler pour toi mon encens,  

Et accrocher à ton épingle à cheveux  

Ma fleur de vie,  

Cueillie dans un verger de bonheur  

Qui pendait autour de toi.

-3 –  

Toi, plus charmante qu’une oasis,  

Plus vivifiante que les gouttes d’eau,  

Plus douce que l’ombre d’un palmier  

Dans un désert jaloux de la lumière  

De l’éclat de tes yeux.

– 4 –  

Quand l’oiseau de la forêt m’entendit  

Chanter une chanson folklorique à ton nom,  

Ils se disputèrent avec moi,  

Car ils ne pouvaient la retenir par cœur  

Ni la verser dans tes oreilles.

– 5 –  

Toi, le réconfort de mon corps et de mes pensées…  

Dans le chagrin, tu endurcis ma vie,

Et tu me laissais tomber sur tes chemins  

Comme les orphelins

Qui sentent l'odeur de leur mère

Dans un pli de ta robe.

Et tu t’es réjouie,  

Tu t’es enchantée  

Quand ils couraient vers toi, le cœur en fête.

– 6 –  

Cache-moi dans ton sein, cache-moi.  

J’ai vieilli,  

Et je ne connais toujours pas  

Le secret du tourment dans ta poitrine,  

Ni le regard qui cache des choses,  

Ni les tremblements de tes mains.

– 7 –  

Laisse-moi me cacher dans tes cheveux,  

Échapper à mes soupçons,  

M’appuyer sur ton épaule,  

Comme ces étoiles caressées  

Reposant sur mes épaules de montagnes.

– 8 –  

Dessine-moi comme ton prince charmant,  

Fortifie-moi de ton bouclier  

Pour riposter aux coups

Et éloigner de mon peuple le cauchemar de l’oppression,  

Et illuminer les nuits de mon épée.

– 9 –  

Quel est le but de ma vie,  

Si tu restes au-delà de mon bras tendu,  

Plus dure que mes rêves,  

Vieillis entre les pages de mon imagination ?

– 10 –  

Laisse-moi m’accrocher à toi,  

À mes tresses flottantes,  

Comme un enfant désireux de se balancer  

Mais craignant les rafales  

Et les nuages menaçants  

Chaque fois qu’il monte trop haut.

– 11 –  

Ô toi, plus grande qu’un mot prononcé  

Quand nous errions,  

Comptant les enfants,  

Courant avec eux  

Pour les cacher aux yeux du chien traître.

– 12 –  

Ô toi, larmes de tendresse,  

Battement de cœur d’un père

 Attendant le retour de son fils…  

Je t’ai aimée sans histoire,  

Toi, l’histoire de ma patrie,  

L’écriture de la douleur  

Qui m’a appris à me haïr.

– 13 –  

Je t’ai aimée, fille de ma patrie,  

Avec toutes tes souffrances,  

Avec toutes les blessures  

Qu’ils ont gravées sur tes poignets,  

Sur ta poitrine…  

Plus pures que tous les livres sacrés qu’ils ont lus.  

Je t’ai aimée,  

Jusqu’à ce que tu deviennes  

La cérémonie de mariage  

Que je ne laisserai jamais échapper de mon esprit.

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MER D'EXPATRIATION

– 1 –  

La mer d’expatriation est vaste, 

vaste !  

Elle a des lèvres,  

Elle a des yeux,  

Ses ongles sont des épées impitoyables.  

Je souhaite que la terre m'appelle,  

Je souhaite que le passé me revienne.  

Dans la mer d'expatriation, 

J’ai versé mes larmes.

– 2 –  

Pourquoi la délinquance nous 

pince-t-elle,  

Nous cache-t-elle dans l’obscurité de sa nuit ?  

Pourquoi la mort —  

La mort noire —  

La malédiction de la mort sans fin se joue de nous 

Et nous entraîne  

Dans son champ de honte ?

– 3 –  

Nous étions, lorsque nous étions :  

Des images qu’un enfant griffonne,  

Des rêves naissant à l’état de veille.  

Nous étions :  

Plus vastes que les points cardinaux,  

Plus anciens que l’Histoire,  

Plus grands que les gloires des 

Morts.  

Nous étions, lorsque nous étions :

Créant le fait,

Éradiant le présent,

Dessinant notre avenir 

Sur les murs de l'univers.

– 4 –  

Ils ont joué avec nous

Pensant que nous étions des échecs !

Et voilà…  C’est fini.  

C’est mort.  

Et tant sont morts…  

La moitié de ceux qui sont restés.

Et ceux qui restent  

Sont devenus des pions entre leurs mains.

– 5 –  

Ils ont joué avec nous

Pensant que nous dessinions

Et ont commencé à effacer les regards vigilants

Vidant les lèvres qui voulaient parler,

Coupant les mains levées

Contre l'oppression croissante,

Contre la faim qui nous assaille.

Mais ils ont oublié…  

Que de ce sang qui explose,  

Naît une génération nouvelle,

Capable de dessiner des murs, des fenêtres,  

Capable de griffonner des nations,  

Capable de vider toutes les tombes  

Que la terre retient.

******

LE DESTIN EST MENTEUR

– 1 –  

Je me suis agenouillé, priant un Dieu  

Qui n’a pas de paradis.  

La nuit dort.  

Le hibou a ouvert les yeux,

Le hibou est le mal des ténèbres.

Je me suis agenouillé, priant.  

Entre mes lèvres, un gémissement.  

La voix se perd,  

Et le vent réchauffe,  

Haletant près des arbres.

– 2 –  

Le mythe dit :  

Comme un basilic aux racines dans l’eau…  

Quand j’étais petit,  

Je filais les jours avec mes jambes,  

Je chantais pour l’éternité.  

Et aujourd’hui, je suis perdu  

Parmi les sentiers et les racines obscures.  

L’écho me ronge.

– 3 –  

.. Et le printemps est apparu,

Le mythe dit :

Portant le rire aux lèvres lugubres,

Apportant des présents :

Narcisse, basilic, chardon, mûre…  

J’aimais un bourgeon non fleuri.  

– N’aie pas peur,  

A dit le destin.  

Tends ton bras derrière ton dos,  

Cueille-le.

Les abeilles ne te verront pas comme ça !  

Il est mort. Mort…  

Le destin est un menteur.  

Le destin est un criminel.

– 4 –  

Je suis un saint.

Mon doigt brille dans les nuits du destin.  

J’ai porté la terre.  

De mon souffle, j’ai éteint le soleil.  

De mes doigts, j’ai attrapé la lune.  

Une brise…  

Un tonnerre est mon âge.  

Qui a dit que j’avais un âge ?!

– 5 –  

Je me suis couvert le visage de mes mains  

Et j’ai commencé à marcher, pour atteindre…  

Mais je n’atteins pas.  

Le but est un mirage,  

Une ombre,  

Un brin d’imaginaire dans un esprit fou.  

Ce monde n’a pas de fin…  

Ni de début.  

C’est faux.  

Nous sommes le début et la fin.

******

J'AIME CHANGER CE MONDE

– 1 –  

Toi,  

Tes beaux yeux plantés dans la flamme.  

Sur les pierres du soir,  

Ta main m’a écrite… puis effacée.  

Tes regards m’ont projetée  

Dans des choses invisibles,

Mais délicieuses.  

On m’a parlé de toi —  

Mais on parlait d’eux-mêmes.  

On a dit que tu étais un blé stérile.  

Que tu étais un glaçon  

Lâché dans un abri de montagne.  

Une fleur que fuient les abeilles…  

On a dit.

– 2 –  

Ton lieu,  

Aussi loin que je marche, je ne l’atteins pas.  

Mes pieds mènent à mi-chemin,  

Et la maison suspendue  

Sur l'épaule du nuage 

Toujours suspendue là,

Ni le vent, ni l’aigle ne l’approchent.

  Tu es le bébé né dans mes mains. 

Tu es le tremblement dans toutes mes veines.

  Mes lèvres aspirent au rouge à lèvres frais.  

Mes jours et le temps filent,

Mes poèmes et mon esprit sont perdus,

Je me suis agenouillée, j’ai prié pour toi,  

Allumé une bougie oubliée  

Dans des recoins odieux.

Pourquoi l’horreur partout ?  

Où que j’aille, 

Où que je marche, je la vois comme un géant,

Comme un chef oppresseur,

Comme le bourreau devant lequel chaque cou s'agenouille.

Les gens sont devenus fous.  

Les gens sont devenus athées.

Dieu, pour eux, est un mauvais rêve.

  Mon Dieu, où es-tu ?  

Où sont les éclairs  

Qui fendent les ténèbres  

Pour construire la pierre d’un jour nouveau ?  

Qui frappent et secouent les têtes 

Pleines d'une profonde rancune,

  Qui ne méritent plus de vivre ?

– 3 –  

Ton pardon…  

Tes yeux en amande pardonnent.  

Il aurait mieux valu que je me taise.

Il aurait mieux valu

 Mordre ma blessure,  

Me taire.  

Mais ma blessure est comme les gens :  

Si je ne parle pas, elle meurt. 

Si je ne me plains pas, elle meurt.  

Incroyable…

Celui qui ne veut pas mourir  

Demande maintenant la mort à Dieu. 

L’au-delà est là.  

Le début fut rude.  

Les amis sont partis  

Abandonnant le cœur qui les aimait.  

Aujourd’hui, les moyens justifient tout.  

Les moyens détruisent les âmes

Sans but.  

Quelle chance à ton cœur pur,  

Comme une mer vierge  

Jamais traversée par aucun bateau,

Où aucun filet n’a été jeté, 

 Où les poissons vivent libres

  Comme ta pureté,  

Dans ce monde noyé de haine et d’horreur.

– 4 –  

Toi, belle…  

J’aimerais changer ce monde.  

Mais je ne peux pas.  

J’aimerais planter et cueillir des êtres humains…  

Mais je ne peux pas.  

Je suis humain.  

Et ma faiblesse est plus grande que moi.

– 5 –  

Mais cela me suffit :  

Être un oiseau nichant sur ton toit.

T’aimer de tout mon amour, 

 Échapper aux marches

De cette profonde rancune.

******

LES ENFANTS, QUE DOIS-JE FAIRE ?

– 1 –  

J’ai volé au-dessus des montagnes,  

Plus haut que l’imagination,  

Là où l’inconcevable a éclos.  

Les enfants m’ont vu,  

Ils ont crié : « Aladin ! Aladin ! » 

Et se sont mis à bondir dans les airs,

  S’accrochant à moi  

Pour me faire tomber !

– 2 –  

J’ai volé —  

Mais mes ailes sont sans plumes.

Mon corps couvert de la poussière du jour,  

Et à mon cou,  

Je suspends une lampe magique,  

Avec six ou sept galets de sable…  

..Et ils s'accrochent à moi pour me laisser tomber,

Les enfants… Que dois-je faire ?

– 3 –  

Comment ?  

Je ne sais pas comment !  

Comme le désespoir, ils sont apparus.  

J’ai pleuré —  

Mais mes larmes sont un mirage,  

Et mes yeux, des cavernes, 

Sont des portes ouvertes.

– 4 –  

Dieu,  

Ô Dieu, 

Ma voix s’est perdue,  Évaporée,

Engloutie par des oreilles sourdes.

  La voix est une épée ? 

 Vraiment ?  

Pourvu qu'on l'entende dans ce monde.

– 5 –  

Dieu,  

Ô Dieu, 

Mon dos est brisé,  

Je suis bossu.  

Ma béquille, c’est la douleur,  

La détresse, les larmes.  

Et eux, ils se moquent de moi…

Ils sont pauvres,  

Ils peinent à m’atteindre,  

Toute la magie est dans mon doigt,  

Mon nom est écrit sur les lèvres du vent,  

Et malgré tout —  

Ils s’accrochent à moi, encore,  

Pour me faire tomber.

Les enfants… Que dois-je faire ?

******

L'ENVIE AVEUGLE

– 1 –  

Ils m’ont déshabillé,  

Laissant mon corps frissonner !  

Pas un regard,  

Pas un mot pur prononcé.  

Leurs yeux —  

Fléaux d’une envie aveugle —  

M’ont fouetté  

Jusqu’à ce que le fléau s’effondre,  

Mort.  

Mes os sont apparus,  

Et mes os ont eu honte d’être vus.

– 2 –  

Ils m’ont entendu chanter, 

 D'une voix qui fait tomber un oiseau haut

Et louer le Seigneur.  

Alors ils m’ont lancé de la poussière au visage  

Jusqu’à aveugler mes yeux,  

Assécher ma gorge.  

Je me suis perdu,  

Et ma voix s’est perdue avec moi.

– 3 –  

Ton nom est ostracisé, ont-ils dit,

« Car tu es différent. 

 Tu marches comme si tu volais,

Et nous,  

Comme sous une vieille malédiction !

Tu te tiens au soleil,  

Avec une ombre invisible…  

Tandis que la nôtre,  

Profonde,  

Effraie les enfants dans la rue. »

– 4 –  

« Pars demain », disaient-ils,  

« Sinon, tes chemins seront pleins d’épines,  

Et le tremblement de tes lèvres  

Montera, rayonnera ! »  

Ils m’ont blasphémé,  

Et avec le fléau de l’envie aveugle,  

Ils m’ont fouetté —  

Faisant de moi  

Un homme perdu et confus.

******

NOUS SOMMES LES ROIS DE L’AMOUR

– 1 –  

Silencieusement,

Marche avec moi en silence,

Je ne veux pas que le vent le sache.

Attention,

Attention, ne marche pas sur la nuit,

Elle pourrait hurler

Et réveiller la somnolence.

– 2 –  

Les étoiles ne dorment pas.  

Mais peu importe…  

Je vais ôter ma peau,  

La tresser en drap  

Couleur d’obscurité,  

Et l’étendre sur toi.  

Les étoiles ne voient pas dans le noir.

– 3 –  

Accroche-toi à moi —  

Je t’emmènerai au-dessus des nuages,  

Jusqu’au trône du Seigneur.  

Dieu aime les amoureux.  

Et s’il nous prend la faim là-haut,  

Nous mangerons les rêves.

– 4 –  

Nous sommes les rois de l’amour.  

Le monde s’incline. 

 Le destin est une statue 

Comme une armée Sur les marches de notre palais,

  Et l’éternité,  

Un mendiant,  

S’interrogeant sur nos jours.

******

TU ES LE MONDE

– 1 –  

Ne cours pas…  

J’ai peur que tu tombes  

Et que le destin de la terre s’effondre.

  La terre est suspendue  

Aux boutons de ta robe !

– 2 –  

Ne ris pas …  

J’ai peur qu’à force de rire,  

Les voiles de la lune se déchirent.

  Les voiles de la lune sont déroulés sur tes lèvres…

– 3 –  

Tu es le monde.  

Tu crois que le monde, c’est quoi ?  

La mer, le ciel  

Et une poignée de terre ?  

Non, 

Non…

Un sourire aux lèvres,  

Un battement de cil,  

Un peu de badinage,

C'est le monde !

******

DORS ET JE TE CHANTERAI

– 1 –  

Dors dans mes bras,  

Et je te chanterai en silence.  

Ma voix est limitée :

Une gorge et une langue !

– 2 –  

Dors…  

Et abrège le monde en une sieste.  

Que le sommeil, comme une aiguille, tisse les rêves,  

Bâtisse des châteaux,  

Les orne d’éclairs,  

Et t’emporte vers un ciel lointain —  

Aussi lointain que l’éveil et le sommeil.

– 3 –  

Un oreiller de roses,  

Un matelas tissé de parfum…  

Toi, moi, la nuit.  

Dors,  

Et laisse tes cheveux pleuvoir doucement sur mon visage.  

Tes cheveux sont un nuage blond…

******

SOUVENIRS

– 1 –  

Toutes les belles chansons  

Que tu as chantées,

Les gens les ont retenues,  

Et les ont écrites… en ton nom.

– 2 –  

Tous les éclats de scène que tu as offerts,  

Nous nous en souvenons, un à un,  

Chaque fois que nous avons aperçu tes traits

Par hasard !

– 3 –  

Avec la source de pureté  

Qui coule dans le pâturage de ton corps,  

Tu as abreuvé  

Les roses de l’aliénation.

– 4 –  

Tu as pris la main des gens,  

Et les as guidés 

Tel un réveil 

Vers la terre que tu consacres :  

Par ton nom,  

Par ton visage,  

Par ton corps,  

Par ton sang.

******

MÈRE TERESA

– 1 –  

Elle est désireuse !

Bien sûr, elle est désireuse du rédempteur,

Des sentiers célestes,

De ses anges chanteurs !

Elle tourna son visage avec bienveillance

Et leva la main,

Ses engagements ici-bas sont accomplis.  

On lui offrit un bouquet à Calcutta,  

Des fleurs cueillies dans leurs champs.  

On lui offrit la lueur de leurs esprits,  

On aurait voulu la ressusciter,  

Mais on ne put.  

Elle est morte !  

Elle est morte !  

Teresa, la Mère et la Sainte,  

Est morte,  

Est morte,  

Est morte !  

Un couvent est sa paume,  

Une chapelle est son cœur.  

Ils ont plié leurs corps et se sont brisés,  

Leurs cris insensés ont explosé ;  

Quand ils l’ont enterrée dans leurs yeux,  

Ils se sont sentis enterrés.

– 2 –  

Ils se tenaient en ligne,  

Les mains agitées,  

Comme des ombres sans force !  

Ils ont manqué celui qui a pitié d’eux,  

Celui qui a planté Dieu dans leurs regards,  

Le rêve passager,  

La rose,  

La bougie toujours allumée.

La Mère des ruisseaux,  

Morte !  

Morte !  

La fille de la Vierge,  

Morte !  

Morte !  

Ils l’ont enveloppée des tissus de leurs rêves,  

Et de leurs larmes, ont effacé leurs jours.

– 3 –

Agnès a choisi une vie difficile,  

Une vie qui a impressionné l'impossible !

Elle s’est fatiguée, est tombée malade, a supporté l'expatriation,

Sa croix n'a jamais été portée auparavant !

La Voix lui disait : Continue,  

Ta souffrance bâtira ton abbaye.  

Elle est morte !  

Elle est morte !  

Les larmes des pauvres s’agitent follement. 

Elle est morte !  

Elle est morte !  

Leurs voix sanglotent et résonnent :  

Nous sommes l’Albanie, rejoins-nous.  

Ta mère et ton père ont vécu en nous.  

Ô toi, saint que nous n’oublierons jamais,  

Où que tu nous mènes, nous irons.  

Que serions-nous sans toi ?  

Malades,  

Et ton amour nous guérit,  

Sans savoir comment te protéger !  

Pauvres,  

Mais tu nous aimes.  

Dans l’abbaye de tes yeux, tu nous as cachés.  

Dans ce monde qui ignore sa dévotion,  

Nous souffrirons sans toi.

******

CE QUI S'EST PASSÉ

– 1 –  

Ce qui s’est passé   

Alors la voix du tonnerre,  

Qui grondait sous la pluie  

Et privait les yeux du sommeil des gens  

Est devenue rauque  

– 2 –  

Ce qui s’est passé 

Alors le soleil  

Que les anciens invoquaient dans leurs prières  

Et dessinaient devant leurs yeux  

S’est couché   

– 3 –  

Ce qui s’est passé   

Alors l’ouïe nocturne s’est apaisée,  

A cessé de s’embrasser,  

D’abriter les murmures des amoureux,  

Et a dit : Bienvenue   

– 4 –  

Ce qui s’est passé   

Un bébé marmonna  

Un brin de voix 

«Le bonheur est mort dans la nuit dévastatrice»  

Puis regarda mon visage et pleura.

******